Fin du jour, veille de vacances. Sur le tableau vert, une maîtresse écrit à la craie
jaune. 15h20. Bonbons party. Bisous party. Maîtresse partie. Elle a bu 7 verres de champagne à midi pour oublier son départ. Chancelante dans ses paroles, elle est décalée, elle n'est plus là
déjà.
Elle regarde ses élèves intensément. Elle voudrait à tous leur dire, mains dans les mains combien ils sont beaux, combien la vie est rude et combien il leur faudra être fort et courageux. Comme
une amorce dans cet apprentissage, elle les quitte, sourire aux lèvres. Elle s'asseoit sur le petit banc face à eux. Merci, vraiment, merci pour ce merveilleux début d'année. Vous êtes des
enfants formidables. Je voudrais que vous restiez comme ça, aussi bienveillants et drôles. Quand les larmes montent ,elle s'arrête. C'est trop après. Cela ne les regarde pas. Les larmes.
Elle met en route "Lucy in the sky with diamonds", encore une fois la chanson de ses adieux. Tout le monde tape sur une batterie imaginaire. On a poussé les tables, on s'asseoit dessus. La
maîtresse a dit : où vous voulez. Elle ouvre la porte de communication avec la classe voisine. Ils entrent tous.
Cléo, dont j'ai parlé une fois en ces mots : elle et moi on est faites de la même pelote, on se comprend sans parler, Cléo m'envoie un message sur Gmail. J'ai dit ça de cette fille de 9 ans, le
même fil. C'est vrai. Quand j'ouvre la porte de communication derrière laquelle elle se trouve, assise à sa place, avec une autre maîtresse outrageusement dure, elle me regarde avec un grand
sourire et me dit en passant : enfin ! enfin ! je croyais que vous ne viendriez plus ! - Mais si, tu vois, j'avais dit que je le ferai... Sa maîtresse, de trois ans ma cadette, les regarde comme
s'ils allaient exploser d'un instant à l'autre. Le moindre regard de travers et c'est la punition. Justement en voici deux qui ne viennent pas. Punis, les yeux rivés au tableau. Pas vraiment des
terreurs. Un gros bébé et un original brillant. Que font-ils là ? Moi, tant pis, j'invite tout le monde, je pars dans une demi-heure. Je les veux aussi. Pour se serrer les coudes. Les plus
courageux se lancent dans des mimes. Une règle dans la bouche ? C'est Fériel. Un bras qui se lève jusqu'au plafond ? C'est Anniss. Un doigt pointé vers un élève et qui en interroge un autre ?
C'est moi. Pas toujours par préméditation, mais bien parce qu'il m'arrive d'oublier leurs prénoms. Les jours de stress. L'évaluation natation. Le grand contrôle. Les insomnies.
A 16h30, quand la sonnerie retentit, tous sortent. Les bisous, nous les claquons au bas de l'escalier. La maîtresse dit : continuez à bien travailler et à sourire. Certains ont besoin que je les
serre dans les bras. Un gros câlin remplace parfois une heure de discussion, une punition. Ils lui ont déjà dit, à cette nana de 31 ans, ce qu'ils pensaient d'elle. Breloques d'enfance. Vous
allez nous manquer. Super maîtresse. Superman. De ginguois le lundi matin, avec son café brûlant dans les mains qu'elle ne prend pas le temps de boire, qui lui revient en tête une heure plus
tard, froid. De travers sous ses lunettes, comme une pose. Toi, tu changes de place. Y en a qui ont des moufles à les place des doigts quand ils font de la géométrie ! Qu'est-ce que c'est que ça
?! Tu te crois où ?! Donne-moi ton cahier noir que je demande à ta mère de nous prêter une chaise pour ne pas que tu abîmes celles de l'école. Dis-donc ! C'est nouveau cette écriture ? Je vous
aime, je vous aime. Jour et nuit je pense à vous. Jour et nuit je vous fais la classe. Jour et nuit je vous parle et vous écoute et me répète inlassablement les petites phrases qui chamboulent
tout : je n'ai pas compris ; je n'ai rien compris ; maîtresse... Quoi, tes tresses, qu'est-ce qu'elles ont tes tresses ? Mais... maîtresse... Moi, mémé ?
Vous vous verriez avec vos trucs dans la bouche, les doigts dans le nez, c'est dégoûtant ! Pour la grippe, ça va aller vite !
Je vous aime. J'ai confiance en vous.
Pourvu que toi Elin, tu trouves quelqu'un qui t'aime assez pour te donner la force qui t'empêchera de frapper. Pourvu que toi, Jean, personne ne t'éteigne. Que toi ma plus sage tu continues comme
ça. Toi mon plus beau, que tout dans ta tête prenne sa place.
A 16h30, je vois ma collègue qui pleure dans le couloir. Ratatinée. Comme je le serai une fois l'euphorie passée. Dans le métro, puis le bus, mon barda sur le dos. Les cadeaux, les plantes
porte-bonheur. Privilèges du primaire. Les dessins innombrables. "Avec vous, on apprend en rigolant", "on apprend tellement de choses en faisant rien", "vous êtes coole, jolie"... Je rentre comme
ça. Moche et triste. Et seule.
Après, c'est un grand vide.
Ma collègue m'écrit qu'elle a encore les larmes aux yeux.
Qu'est-ce qu'on a ri depuis décembre dernier !
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